"Depuis le jeudi 29 avril 2004, à midi, heure de ma sortie après douze heures de garde à vue, je suis inculpé d'outrage à agent de la force publique et d'incitation à l'émeute. Les charges sont graves, surtout depuis les dernières lois Sarkozy. Je suis passible d'emprisonnement, d'une amende conséquente et de l'inscription d'une telle condamnation sur mon casier judiciaire, ce qui compromet sérieusement l'exercice de mon métier de professeur agrégé de lettres dans l'Education Nationale.
Le procès verbal spécifie que j'ai outragé ces agents « par parole, gestes, menaces, écrit non rendu public, image non rendue publique, envoi d'objet de nature à porter atteinte à la dignité et au respect dus à [leur] fonction ». En réalité, je n'ai adressé à ces agents et à la douzaine d'autres présents sur les lieux que ma profonde indignation face à l'intervention extrêmement violente qu'ils étaient en train d'accomplir sur la personne d'un homme jeté à terre, le visage en sang, implorant qu'on cesse de le brutaliser. Le procès verbal cite en ces termes le contenu de mon intervention : « Bande de fachos, vous n'êtes que des nazis, des SS, des racistes antisémites, tu es un inculte, retourne à l'école, tu es un facho. » Je n'ai pas prononcé le moindre traître mot de cette espèce. Je n'ai prononcé aucune insulte. Les quelques phrases que je me rappelle avec certitude avoir émises furent les suivantes : « Vous n'avez pas le droit de traiter un homme comme cela ! Pourquoi une telle violence ? Est-ce que c'est nécessaire ? Nous sommes dans un pays humaniste ! Cet homme est en sang ! » et, le ton montant : « C'est inacceptable, intolérable. Vous faites preuve d'une brutalité sans nom. »
Pour revenir en quelques mots aux circonstances, je marchais sur le coup des 23 heures 45, ce mercredi 28 avril 2004, encompagnie de Cédric Demangeot dans le quartier de la gare à Montpellier. Nous sommes, lui et moi, tombés sur une intervention policière violente concernant deux hommes qui s'étaient battus. Le déploiement d'une quinzaine de policiers et leur acharnement sur l'un de ces hommes me sont apparus insupportables. Les paroles que j'ai citées plus haut ont suivi. A deux reprises un agent, un homme, puis une femme, m'a repoussé violemment des deux mains alors que je ne gênais en rien l'interpellation. L'agent de police féminin, en se jetant sur moi s'est écriée que je la battais !
Pour finir, je me suis fait embarquer : passage des menottes sans résistance, ce qui n'a pas empêché l'agent d'être violent. Une main s'est collée sur ma bouche pour que je « la ferme ». Mes lunettes m'ont été arrachées et j'ai été conduit au fourgon, transféré au commissariat. La femme chargée de m'emmener a retourné sur elle-même la chaîne de mes menottes pour endommager mes mains. On m'a ensuite jeté sur un siège et cette même femme m'a enfoncé mes lunettes sur le visage avec mépris. J'ai entendu dans un couloir parallèle prononcer le mot « intello » suivi de : « Il nous a traités de nazis, de SS. »
J'ai pu voir un avocat commis d'office pendant un quart d'heure. On m'a ensuite conduit dans une cellule. A trois heures et demie du matin, un officier de police a pris de façon courtoise et respectueuse ma déposition qui contredit point par point les accusations qui me sont imputées. Le reste de la garde à vue s'est déroulé dans des conditions difficiles : jusqu'à midi je n'ai entendu dans les cellules que ces perpétuelles doléances, « manger, boire, pisser », toujours traitées avec le même mépris systématique pour la personne humaine. Je suis encore bouleversé et consterné d'avoir fait une telle expérience. "
Lettre ouverte à monsieur de Villepin
pétition